Do or Don’t : Un dauphin au creux de tes reins?

Lea DeLaria 01

Dans le tatouage, comme en tout, il y a des modes. Que l’on peut, si on veut éviter les gros mots qui tachent et fâchent, appeler tendances. C’est humain, ça a toujours fonctionné ainsi : les idées circulent, séduisent, on est influencé qu’on le sache ou non, que l’on ne l’accepte ou non. Les tatoueurs et tatoueuses eux-même, dans leurs pratiques et leurs choix techniques et artistiques, véhiculent des styles, motifs, techniques, qui sont plus ou moins populaires, plus ou moins élitistes, plus ou moins validés dans différents cercles sociaux.
Alors bien sur, la nature du tatouage et son aspect irréversible appelle à dépasser – autant que faire se peut – les simples tendances pour trouver ce qu’il nous plait réellement et qu’on sera prêt à porter toute notre vie.

Car l’idée de mode et de mainstream nous fait frémir et l’acte d’encrer sa peau reste perçu comme une décision radicale, unique, personnelle et artistique. A l’inverse des personnes qui osent choisir parmi une planche d’idéogrammes écrits avec les pieds, ou celles qui préfèrent un signe infini sur le poignet, un dauphin sur la cheville, et que l’on accuse de jeter l’opprobre sur l’ensemble de la pratique du tatouage, en la rendant anecdotique et superficielle.

Mais est-ce si simple que ça (indice : non), est-ce qu’on peut arbitrairement trancher entre les tatoué·e·s de bon goût et les autres? Sur quoi reposent nos critères et nos jugements?

[parenthèse] Il est intéressant de noter que le mépris à l’égard des tatouages trop mainstream est quand même beaucoup plus souvent dirigé vers des motifs et pratiques assigné·e·s à la gent féminine. Si je vous parle de tatouage de fille vous avez toutes et tous en tête le dauphin sur la cheville, le tribal au creux des reins (so 2000’s) qui ont tracé la voie à leurs petits frères et soeurs – les plumes, les symboles infini et les diamants.
A tel point que certains tatoueurs – sous couvert d’humour – font circuler des flyers sur leurs réseaux sociaux pour annoncer qu’ils refusent ces symboles so girly. Oui, oui, on ne parle qu’aux femmes ici. [/parenthèse]

smile for the camera - rosa diaz


Mais quels sont ces tatouages que les puristes regardent d'un mauvais oeil?
Motifs réccurents

Tumblr et Pinterest sont surement les meilleurs médias pour faire le plein de tatouages bateaux (enfin, communs). D’autant plus répétés qu’ils y sont exposés, récupérés, réinterprétés. On y retrouve à l’envie les mêmes symboles, les mêmes thématiques que l’on peut scroller sans fin sur le tag tatouage.
Il y a quelques années on y aurait trouvé dauphins, fées, papillons… Aujourd’hui les motifs en vogue sont plutôt des symboles infini, des vifs-or ou le symbole des reliques de la mort, des citations let it be des Beatles en tête, des plumes sur les cage thoraciques, ou qui s’étiole en envolée d’oiseau, des diamants sur les phalanges… Du côté masculin de la force, les scorpions et idéogrammes chinois ont toujours la part belle.

Je parle ici des symboles fréquents que j’ai pu relever au cours de mes pérégrinations : cela ne veut pas dire que je pense qu’en avoir un, ni souhaiter s’en faire tatouer un est un problème. Mais je vais revenir sur ce point un peu plus tard.

Emplacements suspects

Mais le motif ne va pas sans son emplacement de prédilection, qui encore une fois varie souvent selon le genre, puisque la société aime bien genrer jusqu’à nos brosses à dents.

Pour les femmes et leurs dessins légers, on privilégiera poignet, cheville, côtes. Ou encore, bien que plus lié aux 90’s, 00’s, les omoplates, le bas des reins, éventuellement le bas du ventre et l’aine. Que l’on soit d’accord, de vous à moi, ce ne sont pas – et de loin – les parties du corps les moins sensibles ou les plus faciles à tatoueur. We got badasses over here.

pain - laverne cox oitnb

Les tatouages virils se retrouvant plutôt sur les biceps, les épaules, les pectoraux ou encore le mollet.

Mais sur quoi repose exactement cette défiance à l’égard de certains tatouages et de certaines pratiques? Qu’est ce qui dessine la ligne entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, quand les tatouages traditionnels, les roses par exemple, ne brillent pas par leur originalité mais ne sont pas pour autant regardés de travers?


Le tatouage, oeuvre d'art?

Les raisons de faire un tatouage sont multiples, au cours des époques et à travers les continents les pratiques n’ont pas toujours été perçues comme nécessairement artistiques. Le tatouage a pu être partie prenante du fonctionnement d’une société : rituel, passage à l’âge adulte, indicateur de hiérarchie sociale… Et ceci n’est pas le cas que dans les lointaines cultures, ce n’est pas une réalité déconnectée des pratiques contemporaines et occidentales. Même à l’intérieur de nos frontières, récemment, le tatouage a été code social et pur ornement : c’est le fondement même des tatouages oldschool, des tatouages de prison, de marins ou de prostituées – codifiés et décoratifs.

crazy story - watson elementary

Mais aujourd’hui on porte aux nues les tatoueurs artistes (moi la première), et la pratique du tatouage devient un acte hautement individuel – individualiste presque. Il n s’agirait de magnifier sa personnalité à travers les oeuvres d’arts que d’autres daignent poser dans notre épiderme.

A ce sujet, je vous invite à lire l’article du Support et l’Encre qui a croisé ma route alors que je préparais cet article et qui traite, peu ou prou, du même sujet – mais avec un angle différent : Le Bon, le Brute et le Hipster.

Il s’instaure donc une dichotomie entre le tatouage oeuvre d’art, et l’acte jugé superficiel – et si facile – d’aller se faire tatouer dans un salon bon marché une idée de tatouage usée jusqu’à la corde et disponible en millier de versions quasi-similaires sur Tumblr.
Et la question qui se pose, à travers ce jugement esthétique, aux intonations morales, sur les bons et les mauvais tatouages est au fond la question de ce qu’est un vrai tatouage un-e vrai-e tatoué-e. Quelle est la bonne démarche? Celle qui vous pose dans le clan des gens intelligents, de ceux qui ont compris l’art, la vie, la mort et surement aussi la raison du Big Bang.

ur ego (burns) - gina torres

Cependant, on peut légitimement se demander quelle est la différence fondamentale entre cette grande blonde qui vient se faire tatouer un signe infini sur le poignet, et ce petit brun trapu, barbe abondante, lunette épaisse, les bras recouverts de neo-traditionnel? Quelle est la différence entre la bimbo et le hispter?

La symbolique et les motivations personnelles

Parce que vous n’allez pas me faire croire que tout ces gens bien propres sur eux ne pensent pas un peu à leur style quand ils se font des tatouages. Ces parisiens aux bras et mains tatouées quand le reste du corps n’a pas la moindre trace d’encre, sont-ils si différents de ceux qui se tatouent des tribals pour parader l’été sur les plages? Et l’individu qui décroche une pièce de ce tatoueur en vogue lors du Mondial, a-t-il des motivations plus artistiques que ce père de famille avec les noms de ses enfants encrés dans l’épiderme?

Plus qu’un jugement sur la dimension artistique ou la force de la symbolique du tatouage, on est en effet dans des stéréotypes et des a priori sur les motivations personnelles – se donner un style, provoquer, suivre une tendance – derrière le choix de se faire tatouer.

blink - inara

Inara n’arrive pas à se faire à l’idée que les hommes soient si futiles.

Car c’est réellement de cela qu’il s’agit dans la hiérarchisation des tatouages : juger les motivations des autres, et surtout prétendre à des motivations plus nobles qu’eux. Que celles-ci soient artistiques, symboliques ou dans la transgression de normes sociales.

Car la culture tattoo repose encore et toujours sur la volonté de se différencier des autres : par ce tatouage unique, ma démarche unique, et/ou mon mépris des normes sociales, je te montre que je ne suis pas comme les autres.

Moi, je, et le reste du monde

Mais en quoi cette volonté de différenciation mène les gens à dévaloriser certains tatouages? En quoi certaines pratiques qui ne correspondent pas à mes exigences ou mes valeurs diminuent l’aspect artistique de mon tatouage, de mon choix, de ma démarche?

Ce serait un peu comme blâmer les gens qui portent du H&M parce que la haute couture existe mais 1) tout le monde ne connait pas les codes qui font que l’on peut apprécier la haute-couture 2) tout le monde n’a pas les moyens de se payer de la haute-couture et 3) tout le monde n’a pas envie d’avoir une pièce unique à porter au diner de gala.
Et puis soyons honnêtes : les amateurs de haute-couture n’ont aucun intérêt à voir la clientèle d’H&M dévaliser leurs créateurs, et ruiner ainsi toute l’originalité qu’ils avaient pu revendiquer. (Cette métaphore cousue de fil blanc marche beaucoup mieux que je ne l’aurais cru).

Alors, pourquoi ne pas accepter les pratiques du tatouage pour ce qu’elles sont : des pratiques différentes, mais pas moins légitimes?

u dont understand awesome - watson elementary

Car il est bon de se rappeler qu’il y a une différence de taille entre avoir une opinion personnelle sur un sujet – en l’occurence l’esthétique ou non d’un ou d’un type de tatouage – et exprimer plus ou moins publiquement un jugement envers une personne, un tatouage ou une pratique.

Règle numéro 1 du tatouage-club : on ne juge pas un tatouage (à la notable exception des tatouages racistes, sexistes, etc). Règle numéro 2 du tatouage-club : voir la règle numéro 1.

On ne peut jamais savoir ce qu’un tatouage signifie, si la personne le regrette ou si au contraire ce symbole potentiellement cliché ou ce design un peu raté a une signification forte à ses yeux. Nous sommes des êtres d’opinions, cela ne signifie pas qu’il soit (toujours) pertinent de partager nos avis pour autant.

can u not - margaery tyrell

Ceci étant dit.


Et l'artiste tatoueur dans tout ça?

Comme vous l’avez peut-être remarqué, je n’ai pas évoqué dans cet article la qualité technique, qui est un critère indéniable dans un tatouage. Comme on a pu déjà souvent le mentionner ici, se diriger à l’aveuglette vers n’importe quel studio comme si tous les tatoueur·euse·s étaient compétent·e·s c’est aussi prendre le risque de se retrouver avec un tatouage raté. Mais, bien que ces résultats soient liés à l’ignorance du ou de la tatoué·e, je considère que c’est avant tout la responsabilité du tatoueur qui propose et vend des services pour lesquels il (ou elle) n’a pas les compétences.

En début de cet article, je me suis également permis de critiquer les artistes tatoueur·euse·s qui portent un jugement sur les demandes, ou les choix, des futur·e·s tatoué·e·s. Il faut bien sur garder à l’esprit qu’un·e tatoueur·euse a toujours le droit de refuser une commande ou une pièce : il n’y a aucun devoir à satisfaire les demandes de tout·e potentiel·le client·e.
Mais cette liberté ne veut pas dire qu’il est acceptable de moquer ouvertement certains choix esthétiques ou personnels. Ce genre de comportement ne fait de personne un mauvais tatoueur, mais ça fait probablement de certain·e·s tatoueur·euse·s de mauvaises personnes.

forced laughter - rosa diaz

Cesser de juger pour mieux conseiller

Je râle, je râle, mais il serait peut-être temps que je commence à donner quelques pistes de réflexion sur ce qu’il est bon de faire, puisque juger et critiquer ne sont pas dans la liste des choix disponibles.
Bien que je considère chacun libre de faire ce que bon lui semble en terme de tatouages, il n’en reste pas moins que l’on peut apprendre, évoluer. C’est pourquoi il est positif d’échanger, de partager et d’apporter des éléments sur lesquelles s’appuyer si vous avez un-e ami-e ou connaissance qui s’apprête à s’encrer ad vitam un potentiel regret dans la peau : parce que c’est ce qu’est un tatouage peu réfléchi, ou mal réalisé.

Il peut être pertinent de mentionner l’aspect commun de tel ou tel motif à une personne qui en parle : tout le monde n’a pas conscience des modes, et il est facile d’être influencé sans le savoir.
Que le tatouage soit répandu ne diminue par ailleurs pas sa valeur aux yeux de la personne qui le choisit. Et informer n’est ni juger, ni poser des injonctions à faire ou ne pas faire.

J’ai également réalisé que beaucoup de gens n’ont pas conscience de la diversité des styles et de la richesse des talents dont regorge le monde du tatouage. De ce fait, beaucoup vont chercher un technicien proche, plutôt qu’un réel coup de coeur artistique.
Faire découvrir des artistes, des pièces qui vous ont touché est plus productif que de juger une supposée ignorance ou naïveté.
Il est également possible de ne pas chercher à avoir une pièce exceptionnelle, de ne pas poursuivre une démarche artistique : les pratiques du tatouage ont plusieurs facettes.

En résumé : toujours privilégier l’apport d’informations, de contenus qui favorisent la réflexion plutôt que d’asséner des jugements personnels sur une situation dont on a une vision qu’extérieure et subjective.

authentically - laverne cox


Merci à ceux et celles qui ont pris le temps de lire ce long article jusqu’au bout ! Je sais que le sujet est épineux, et mon approche repose bien plus sur la bienveillance et au respect de l’autre, dans sa différence que sur des considérations philosophiques ou esthétiques.

N’hésitez pas à partager votre avis en commentaire, que vous soyez d’accord ou non avec ma façon de voir les choses !

Et si vous n’y êtes pas déjà, vous pouvez aussi suivre la page facebook.

Publicités

7 réflexions sur “Do or Don’t : Un dauphin au creux de tes reins?

  1. Marillier Mathilde dit :

    Point de vue vraiment intéressant. C’est vrai que j’ai tendance à être un peu acide vis à vis de ces tatouages que l’on voit partout. Peut être parce qu’ils impliquent, à mon sens, une réflexion moins poussée sur la recherche du tatouage, son style, le tatoueur etc… Et que c’est un acte qui ne devrait pas suivre la mode ou être fait pour se dire tatoué. Mais il est vrai que certaines personnes ont le droit de vouloir quelque chose de simple ou juste esthétique et d’avoir craqué sur cette plume qui termine en envolée d’oiseaux… J’ai du mal mais j’ai encore plus de mal avec les gens qui jugent hâtivement =)

    J'aime

    • Catbird dit :

      Merci pour ton commentaire 🙂
      Il me parait assez normal d’avoir un avis, une opinion, je n’en suis pas dénuée ! Mais comme tu le dis, l’important est de ne pas juger trop rapidement – et peut-être garder à l’esprit que les tatouages des autres ne nous regardent pas tellement, au fond.

      J'aime

  2. Stefayako dit :

    très bon article, merci beaucoup !
    je me retrouve dans le rôle de la tatouée d’hier et d’aujourd’hui, de la juge et de la tolérante !
    certains tatoueurs devraient lire cela car je les trouve parfois snobs et condescendants de juger publiquement des tatouages ringards parce que ce n’est plus à la mode (et qu’à l’époque ils n’étaient pas nés ou à l’école). c’est si facile et pas vraiment un signe d’intelligence.

    J'aime

  3. Hécate dit :

    Je découvre ton blog aujourd’hui (je me posais des questions sur le hand poke), c’est un vrai plaisir de te lire !
    Le seul conseil que je me permets de donner au personnes qui veulent de faire tatouer, c’est qu’une fois leur dessin choisi, de patienter un certain temps (un an si possible) avant de passer à l’acte, histoire d’être sûr.e.s que c’est bien de ça qu’il.elle.s ont envie. D’ailleurs ça a été testé par mon fils qui a choisi un tatouage à ses 18 ans et va l’avoir pour ses 19 dès qu’on aura trouvé l’artiste qui lui correspond !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s